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Shariel dans les Ombres

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Un vent glacé fouetta les joues de Shariel et, alors que ses yeux s'habituaient à l'obscurité, un grand vertige la prit : elle flottait dans les Ombres, la Gaste Grise d'Hadès où erraient les âmes perdues. Tremblante de froid, elle se blottit dans un recoin de la grosse pierre qui lui servait de navire à travers les Ombres. Son bras toucha alors un corps visqueux et froid, et elle constata avec horreur que le sol était recouvert de limules, grelottant comme elle dans la tourmente de ce Monde sans lumière.

L’elfe rouvrit doucement les yeux, mais bien qu’elle observât avec attention autour d’elle, elle ne trouva aucune des couleurs chatoyantes de la nature en ces lieux. Seulement un gris mortuaire et la vague impression d’être bercée par la roche. Ses doigts s’enfoncèrent dans le sol, réalisant à quel point il faisait horriblement froid. Elle enfouit son nez dans les feuillages épais de son habit, ressemblant davantage à un corbeau, tandis que ses yeux clairs observaient les ombres mouvantes autour d’elle. Seule. Elle était seule. Les sourcils de Shariel se froncèrent légèrement, se sentant soudainement comme une Achlys, au bord de son rocher.

C’est sans surprise qu’elle sursauta quand ses doigts effleurèrent la carapace humide et froide d’une limule. Elle jeta un regard aux créatures, mais au lieu d’être dégoûtée par ces petits crabes au sang bleu, elle eut un sourire un peu triste, se demandant depuis combien de temps ces créatures étaient ici. Elle se releva doucement, et jeta de nouveau un regard à la limule.

« Kaeniel, tu as une mine affreuse », souffla-t-elle en tentant l’humour afin de détendre l’atmosphère et peut-être de se convaincre que tout irait bien, en caressant légèrement la carapace de l'animal. Elle fit un petit pas sur le rocher pour en tester la stabilité, jetant un œil aux alentours. Perchée ainsi sur la roche roide, elle brillait encore un peu grâce aux bijoux nombreux qui ornaient ses oreilles et ses cheveux. Shariel était ce qui ressemblait le plus à une étoile dans la Gaste Grise, et pourtant, il devait y avoir plus brillant qu’elle, quelque part, plus loin. Et parce qu’il n’y avait rien à espérer de cet endroit lugubre et que la présence de limules trahissait la présence de la déesse à proximité, elle tenta d’une voix calme et sans animosité : « Téthis ? »

La voix de Shariel résonna dans le vide du Néant, déclenchant un bref mouvement de panique parmi les limules. Kaeniel se blottit un peu plus contre l'Elfe prise au piège, à la recherche d'un peu de chaleur. Le silence seul lui répondit. Si Shariel trouva cela angoissant, elle fut tout de même satisfaite. C’aurait été peut-être pire si quelque chose lui avait répondu. Une limule s’approcha d’elle ; Shariel se pencha et vint la cueillir, la collant avec une certaine tendresse contre son torse.

« Du calme, Kaeniel, rien ne t’arrivera », ce n’était ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux, mais l’elfe faisait ce qu’elle pouvait pour ne pas perdre pied. Elle jeta un regard vers le ciel mais seule l’obscurité la surplombait. Autour d’elle, elle avait capté six autres limules, en plus de celui qu’elle s’obstinait à appeler Kaeniel. Plus loin enfin, elle aperçut ce qui ressemblait à un coffre. Elle approcha à pas lents, tendant l’oreille, tentant de capter un son au travers du bois.

La curiosité tuait sans doute les chats, mais fort heureusement pour Shariel, c’était l’Esprit du Grand Freux qui avait couvé d’un œil tendre sa naissance. Elle approcha encore, la limule toujours dans les bras. Ses doigts effleurèrent le coffre.

« Trouverais-je dedans ma perte ou notre libération à tous ? » souffla-t-elle, comme si les limules pouvaient lui répondre. Un cadenas gardait pourtant jalousement le contenu.

Alors que Shariel examinait le coffre en soufflant sur ses doigts gelés, une agitation s'empara des limules qui l'entouraient, et Kaeniel rentra la tête dans le manteau de l'Elfe en tremblant. Shariel releva la tête : dans la tourmente du Monde des Ombres, une étoile bleue approchait de l'astéroïde isolé. La voilà… se murmura Shariel. Les limules bruissaient à la recherche de la moindre cachette où se terrer sur ce caillou désolé. Un court instant, Shariel hésita à faire de même.

L’agitation soudaine des limules sortit Shariel de sa contemplation. Est-ce qu’ouvrir un coffre sur un caillou volant était une bonne ou une mauvaise idée ? Elle n’avait guère d’autre occupation, aussi s’était-elle dit qu’en détachant une ou deux épingles de ses cheveux, elle pourrait toujours s’improviser experte en crochetage, si tant est qu’à l’intérieur se cachait un trésor digne de perdre un peu de son honneur. Au lieu de cela, l’elfe releva le menton, surprenant le vol silencieux et gracile de la déesse.

Thétis lui apparut, à la peau bleue comme le céruléen des mers du sud, et aux longs cheveux blancs comme la neige. Cela lui fit penser un peu à Polonell. Sa présence instilla un sentiment de peur et d’urgence en Shariel, mais l’elfe ne bougea pas d’un pouce pour autant, alors que les limules s’entassaient derrière elle, protégées dans son ombre.

Kaeniel resta contre son cœur, et la chaleur étrange de la créature lui était agréable, autant qu’elle se rendait compte de la beauté surnaturelle de la déesse. Un sourire triste passa sur ses lèvres. Ce n’était pas grave si Thétis déchaînait sur elle sa fureur, ou qu’elle décidait de la torturer, puisque, à ce moment-là, Shariel repensait à la lettre du Roi des Géants, et elle imaginait la douleur de cette femme qui avait tout perdu. Si c’était bien elle qui avait transformé en limules ces pauvres âmes perdues, n’était-ce pas en quelque sorte pour se créer une compagnie après la mort tragique de son peuple triton ? Peut-être était-elle seulement cruelle aussi, comme certains Dieux pouvaient l’être, mais Shariel voyait de la poésie dans chaque chose de la vie, y compris dans la mort, et pour elle qui avait tout perdu aussi, elle se sentit une certaine compassion pour la déesse, la laissant ainsi s’approcher sans se cacher, affichant une sérénité étrange et une certaine humilité dans sa façon de se tenir ou de la regarder.

« J’imagine que vous êtes la Déesse Thétis dont le Roi des Cimes, Rorschah Karnage, m’a parlé ? » commença-t-elle, avant toute chose, serrant le petit limule qui grelottait contre elle de peur.

Thétis descendit vers Shariel tel un bolide et l'astéroïde vacilla dangereusement sous l'impact de son poids. « Misérable », siffla-t-elle. « Non contents de m'avoir enfermée dans ce lieu insalubre, les tiens t'envoient me torturer avec le souvenir de mon compagnon Géant ? Parle, maudite ! Avant que je ne te fasse l'insigne honneur de rejoindre ma garde rapprochée. »

La Déesse tendit la main et le limule le plus proche jaillit de derrière l'Elfe et s'envola vers Thétis avec un couinement d'effroi. Cette dernière retourna l'animal, et lui grattouilla le ventre en fixant durement la Chancelière. La proximité soudaine de la déesse tira à Shariel un frisson désagréable – un danger imminent. Elle qui avait appelé son limule Kaeniel sur le ton de l’humour se disait maintenant que ce pouvait peut-être être le sort que Thétis avait réservé à tous les membres de son espèce.

N’en restait pas moins que l’elfe aux cheveux noirs était un peu différente des autres individus de sa race, ou du moins, elle s’était toujours sentie à part du reste, y compris de Niniel, sa sœur.

« Non, personne ne m’a envoyée. La conque m’a aspirée. » Shariel eut une petite moue dubitative quant au pourquoi, puisque ça ne semblait pas être le fait de la déesse contrairement à ce qu’ils avaient imaginé : « J’imagine que c’est un moyen pour elle de se défendre, ou peut-être que la magie qui en a fait un artefact de scellement est trop instable… Je l’ignore. C’est assez ironique », pensa l’elfe à voix haute, alors que le limule dissimulé dans son habit sortait le bout de sa carapace des feuillages ép

ais qui la couvraient.

« Je ne suis pas là pour torturer qui que ce soit, et encore moins avec le souvenir de votre amant. À vrai dire… », Shariel marqua une pause, un peu gênée peut-être parce qu’elle pensait, ne sachant pas trop comment l’amener, ni comment le formuler, mais puisqu’elle était à deux doigts de se faire transformer en limule elle aussi, et que dans le pire des cas, elles finiraient leur éternité ensemble, l’elfe continua : « j’étais en échange avec Rorschach qui a appris pour votre scellement par mon peuple. Il a été très ferme quant à sa volonté de vous retrouver. Il m’a conté votre histoire, la sienne aussi, à ma demande, car je suis trop jeune pour connaître le monde comme les anciens elfes et je voulais l’entendre de sa bouche. »

Les yeux de Shariel se baissèrent, avec une certaine tristesse et une peine. Thétis avait perdu son peuple et sa cité. Ici, dans la Gaste Grise de l’Hadès, elle pensait même avoir perdu sa liberté et l’amour de sa vie.

« Je suis navrée de toute cette situation, mais il semblerait que je ne puisse rien désormais. J’aurais pu, si j’avais été dehors, mais maintenant que je suis dans la conque aussi… »

Thétis laissa rudement retomber le limule qu'elle tenait dans les mains, et ce dernier, après avoir retrouvé ses esprits, fila derrière Shariel sans demander son reste.

« Ainsi tu es prisonnière, comme moi ? Ahah. En effet, les pouvoirs de ta Déesse Elfe semblent bien instables. Les Elfes ont beaucoup déçu les Tritons, notamment ce Tanor. Mais tu sembles différente de lui. Dommage que la Conque ne l'ait pas aspiré, lui, car il faisait un très bon limule. »

Thétis regarda Shariel d'un air suspicieux.

« Si mon Géant a jugé bon de te conter l'histoire de mon peuple, c'est qu'il devait te faire confiance… Que comptiez-vous faire de la Conque ? Je pensais que vous la jetteriez aux oubliettes ! Mon immortalité m'a rendu très patiente, mais le Roi des Géants est mortel. Si je ne sors pas bientôt, je le retrouverai gâteux et décati. Si ton peuple a perdu le contrôle de cette Prison, il va falloir nous débrouiller seules, et ton aide ne serait pas de refus. »

Thétis se tourne vers le vide du Monde des Ombres.

« On dit que le Monde des Ombres est l'endroit des Enfers qui se trouve “derrière le regard d'Hadès”. En effet, je ne sens nullement sa présence. As-tu une idée de comment sortir de là ? Avec ta magie, peut-être ? »

C’était la troisième fois désormais qu’on lui faisait remarquer qu’elle n’était pas comme « les autres elfes », bien que Tanor fût lui-même une exception parmi son peuple. Mais entre l’Olympien qui lui avait dit que jamais son visage ne serait confondu avec aucun autre, le Géant Rorschah qui avait noté que son âme semblait plus valeureuse que celle des autres, et désormais Thétis, cela fit sourire Shariel bien malgré elle, sans pouvoir se vexer de la chose. En tant que chancelière, elle aurait dû prendre la défense de son peuple mais là, dans la conque, et face à la déesse, il lui semblait bien futile de faire un scandale, surtout pour Tanor. À chaque fois que l’on lui parlait de l’elfe des abysses, ce n’était jamais qu’en des termes peu élogieux, et toujours pour avoir tué un être cher. Cela commençait à faire beaucoup pour l’elfe.

« Nous étions en pourparlers pour vous libérer » commenta simplement Shariel, sans rougir et sans fébrilité aucune, comme si elle avait annoncé qu’elle allait flâner dans une forêt le lendemain, « le Roi des Cimes et moi-même pensons qu’ériger une cité dans les lacs du nord pour les tritons et vous y couronner serait une bonne façon de faire la paix entre nos peuples. »

Un petit rire fila sur les lippes de l’elfe en imaginant le Roi Géant vieux et décrépi.

« Il arrivera bien un jour où le temps l’aura rattrapé… est-ce que ce n’est pas un peu effrayant ? »

De voir l’être aimé s’évanouir, pâlir, disparaître petit à petit devant ses yeux.

L’immortalité lui faisait peur, et pourtant elle était elfe. S’éprendre d’un mortel lui aurait brisé le cœur sans doute. Peut-être serait-elle morte comme toutes ces âmes séparées par la dureté de la vie.

« Je n’en ai aucune idée pour être honnête », Shariel haussa nonchalamment les épaules, « j’ai trouvé ce coffre, il a l’air fermé, mais sinon je n’ai guère de ressources. Je ne suis même pas vraiment magicienne… Je peux peut-être le crocheter avec une épingle à cheveux. »

Son arc devait en dire long. Cela dit, quelque chose lui vint à l’esprit.

« Mais… Avant moi, un autre elfe a été aspiré. Il a les cheveux clairs comme tous les elfes, et est assez grand… »

Kaeniel pouvait peut-être avoir froissé la déesse ? Ou alors avoir atterri ailleurs ?

Peut-être que son limule était vraiment Kaeniel finalement.

« Ce coffre était là à mon arrivée. J'y ai entreposé les objets que la Conque a recrachés puis je l'ai cadenassé. »

Thétis réfléchit un instant.

« Non, tu es la première Elfe que je vois ici. La Conque semble avoir aspiré quelques animaux avant toi : je les ai transformés en limules, car ils me rappellent ma contrée. Peut-être que l'Elfe dont tu parles a surgi alors que j'étais au loin, tout comme tu l'as fait ? Il aurait alors préféré fuir plutôt que de me rencontrer ? Voilà de bien mauvaises manières. L'éternité est une bénédiction autant qu'une malédiction, lorsque l'on s'attache à un mortel. Le Roi Géant est le premier qui se montre digne de mon intérêt. Il n'aura pas le loisir de vieillir longtemps, et je crois bien que c'est ce qui me plaît chez lui : il vit comme un immortel, agace les Dieux et leurs ouailles… il est donc prédestiné à une mort violente qui le fauchera avant qu'il ne blanchisse. »

Thétis regarda à nouveau aux alentours.

« Cet espace est extrêmement vaste. N'aurais-tu pas un moyen magique de m'aider à l'explorer ? Sais-tu voler ? Peux-tu donner des ailes à mes limules ? »

Le visage de Shariel se fendit d’une petite moue dubitative.

« Ce ne sont pas les manières de Kaeniel pourtant… »

Le limule contre elle remua, mais ce n’était pas lui, quelque chose le lui disait. Thétis n’avait pas menti jusque là – les Dieux avaient généralement l’arrogance de dire le fond de leur pensée, puisqu’ils n’avaient guère peur des répercussions, trop orgueilleux pour voir le danger.

« J’ai un moyen, mais aucun qui ne donne des ailes », répondit-elle, encore que cela pouvait peut-être se faire. Après tout, la Conque était habitée par la Volonté de la Déesse-elfe. Si elle la priait, est-ce qu’elle l’entendrait ?

Shariel se redressa, joignit ses mains comme pour y cacher quelque chose, et se pencha vers celles-ci. D’une voix douce, comme un murmure, elle prononça dans un vieil elfique, presque désuet, une prière antique. Quand elle ouvrit les mains, trois magnifiques phalènes de nuit, ressemblant à demi-deuil noir et blanc, s’envolèrent, tournoyant tout d’abord autour d’elle avant de s’éloigner, chacun dans une direction.

« Ce sont mes éclaireurs… On verra s’ils trouvent quelque chose. »

Mais à en juger par le silence mortuaire, il y avait peu de chance.

Shariel attendit de longues minutes, dans un silence incertain, avant de secouer la tête.

« Non… rien. »

Elle posa doucement ses yeux sur les limules agglutinés autour d’eux, et finalement se pencha. Ses doigts, longs et graciles, effleurèrent les carapaces bleuies des limules. Ces êtres étaient jadis des hommes et des femmes, peut-être des bêtes comme la Déesse l’avait dit, mais désormais, ils étaient tout autre.

Ne pouvait-elle pas leur donner des ailes ?

Shariel ferma à moitié ses yeux, et alors elle souffla de nouveau cette vieille prière, ses mains brillant doucement mais aucun phalène, rien. Elle pensa aux Corbeaux qui avaient surveillé sa naissance, accompagnés sa jeune vie, et alors elle reprit, toujours avec son accent si singulier :

« Ô esprit des cieux étoilés, entends notre humble prière exaltée, que de tes dons merveilleux, nous puissions voler comme les oiseaux joyeux. Dans la lumière de la lune argentée, accorde-nous tes ailes enchantées, ainsi, libres comme le vent, nous

danserons dans le firmament. Que nos cœurs soient légers comme plumes, que nos esprits s’envolent dans les brumes, dans l’éther azuré, nous serons bénis, guidés par l’éclat des étoiles dans l’infini… »

Shariel envoya à nouveau ses petits alliés ailés dans la tourmente du Monde des Ombres.

Les yeux fermés, Shariel suivait mentalement leur trajet. Contre toute attente, ces derniers progressaient plutôt aisément malgré les bourrasques et le froid.

Shariel avait peu d'espoir. Les premiers insectes qu'elle avait lancés à la recherche d'une sortie avaient péri sans rien trouver. Aussi fut-elle surprise d'apercevoir, à travers les yeux de l'insecte, la forme d'un autre astéroïde un peu plus grand que celui de Thétis.

Sa surface était recouverte d'une plante herbacée qu'elle ne put identifier aux premiers abords. Une forme semblait allongée au milieu d'elles.

Les yeux de l’elfe se fermèrent, sans aucune crainte que la déesse ne l’attaque ou n’en profite. Au lieu de ça, Shariel se concentra à voir ce que le magnifique phalène observait, et son visage tressaillit, ses sourcils se froncèrent alors qu’elle fit s’approcher encore un petit peu le papillon de l’astéroïde silencieux.

Son cœur se mit à battre plus rapidement, dans l’effroi peut-être de se dire que c’était peut-être là le corps sans vie de Kaeniel ou pire, d’une entité qu’il valait mieux laisser à son repos. Si la conque était habitée par la magie de la Déesse-elfe, est-ce que ce pouvait être son avatar ?

Ses doigts fébriles serrèrent doucement le limule contre elle, sans piper un mot, alors que son visage se tordait d’inquiétude, les yeux parfaitement clos.

Le phalène, lui, approcha, seulement pour découvrir l'horreur d'une femme, visiblement morte, sur le sol. Un journal à sa gauche, une pierre brillante à sa droite.

« Il y a une femme, morte », souffla doucement Shariel, sans savoir ce que ça signifiait exactement.

Thétis regardait l'horizon d'un air absent.

« Ah. Ce sont des choses qui arrivent aux mortels, paraît-il. Son cadavre pourrait nous aider à sortir d'ici ? »

Un sourire amusé fila sur les lèvres de Shariel devant la nonchalance de la déesse Thétis. Pour autant, elle comprit ce qu’il était important de faire avec la pauvre femme esseulée sur le sol. Le demi-deuil approcha et, grâce à la magie qui instillait son être, fit voleter le journal et la pierre brillante.

« Il y a un journal. Mon éclaireur va nous le rapporter. »

Alors que Shariel se détendait, quelque chose la fit frissonner.

Un second demi-deuil capta comme une perturbation, une sorte de trou noir. Sans difficulté, elle reconnut le visage de Dorémi - sa gorge se serra légèrement - et elle ne reconnut pas les deux hommes qui l’accompagnaient, mais elle se doutait qu’il s’agissait de deux olympiens.

Ses doigts se crispèrent sur ses vêtements, mais elle chassa doucement sa crainte. C’était peut-être une bonne nouvelle - peut-être une mauvaise.

L’elfe ouvrit doucement les yeux, jetant cette fois un œil vers Thétis. La déesse pouvait voler. Elle pouvait très bien fuir sans elle, si elle le voulait, et pourtant elle attendait là.

« Je vois… Je vois trois hommes, aussi, et une sorte de trou noir. »

Le Géant Rorschach avait dit que leur alliance avec les olympiens était nouée autour du respect des olympiens pour les tritons. Mentir n’était pas dans les gènes de l’elfe du crépuscule, mais il fallait croire que si elle disait encore la vérité, elle finirait seule derrière, avec une Thétis voulant prendre sa revanche sur son peuple…

Mais mentir serait encore pire, non ?

Shariel se leva.

« Les trois hommes sont des olympiens, de ce que j’en sais. Je ne pourrais pas voler jusque là-bas, mais peut-être qu’ils ont connaissance d’une sortie de ce curieux endroit… »

Thétis s'élance derrière toi dans le vide.

« Tu es une sage, Shariel. Et tu voles plutôt bien ! Si nous sortons d'ici grâce à toi, je te promets que je t'aiderais à retrouver ce Kaeniel. »

Une sage… Voilà qui était amusant à entendre, et en même temps, venant de la bouche d’une Déesse, c’était bel et bien un compliment.

L’elfe eut un petit sourire timide, cachant son trouble - et ses joues empourprées - en détournant la tête. Derrière ses airs distants, l’elfe aux cheveux noirs avait toujours été un peu faible aux attentions et aux mots doux, pour ce qu’elle n’en avait jamais entendu auparavant et ne savait jamais comment s’y prendre. Son père ne lui avait jamais dit qu’il l’aimait, et encore moins qu’il était fier d’elle, alors s’entendre appeler Sage par Thétis, voilà qui était tout autre chose.

Un petit rire perça ses lèvres à la seconde remarque de la Déesse :

« C’est que je suis née sous l’égide du Corbeau. Ce serait un comble si je ne savais pas- »

Elle dérapa juste avant de finir sa phrase, manquant de peu de tomber dans un trou d’air, mais se redressa grâce à une lame qui passait par là. Les quelques couleurs s’évaporèrent de son visage et elle se fit la remarque qu’elle ne devrait plus s’enorgueillir aussi vite et aussi naïvement.

« Oublions ce que je viens de dire. »

Enfin, Shariel avançait en silence, tendant l’oreille et ne cessant d’envoyer ses éclaireurs silencieux afin d’obtenir un indice sur la position de Kaeniel.

« J’ignore où nous arriverons une fois ce portail passé, mais une chose est certaine, suivez-moi et je vous guiderai jusqu’à Rorschah Karnage. Suivez ma voix, suivez l’odeur des feuilles, la couleur de mon âme, qu’importe, mais suivez-moi afin de ne pas vous perdre dans l’immensité du vivant. »

Et confiante, Shariel passa le portail, sentant une magie étrange, ancienne, comme si elle tenait la main de la Déesse Thétis même. Une sensation étrange mais agréable d’être suivie. Quand elle sortit, elle était seule pourtant, mais l’impression était toujours là. Elle se fit la réflexion que sans doute la Déesse mettrait plus de temps à se matérialiser pour ce que sa puissance allait troubler l'éther ou le vivant d'une façon plus brute que la sienne. Elle allait donc se dépêcher afin qu'elle atterrisse au plus près de son amant Géant.

Le changement soudain d’humeur de la Déesse surprit l’elfe. Shariel ne pipa pas un seul mot, son cœur se serrant en se rendant soudainement compte que quelque chose de grave était peut-être en train de se dérouler.

Silencieuse, elle suivit du regard Thétis s’envoler, puis à la voir ramener le corps mou de la pauvre Menthé, Shariel comprit que c’était bien « la sienne ».

L’elfe baissa les yeux sur le visage à jamais figé, alors qu’elle se rendait soudainement compte que la mort d’une divinité n’était guère différente de celle des mortels. Peut-être que le fait que ce ne soit pas naturel rendait la chose plus dramatique. Le cœur de Shariel se serra dans sa poitrine alors que quelques secondes, elle se voyait d’une certaine façon dans le drame que traversait Thétis. Elle aussi avait dû enterrer une sœur. La seule.

Bien sûr la Déesse se déchaînait d’une rage, mais Shariel ne tremblait pas. Elle comprenait ce désespoir qui pouvait rendre fou.

Les animaux blessés sont les plus dangereux – lui avait dit un jour son père.

Shariel baissa la tête et d’une voix simple, monocorde, elle répondit à la déesse :

« Menthé, depuis notre dernière rencontre, tu hantes mes nuits. À tes côtés, j’ai enfin les idées claires. Mon destin n’est pas de régner sur les enfers ; il est de faire de toi une reine. Hadès. » Elle tourna la page, et reprit, les sourcils légèrement froncés : « Menthé, retrouve-moi en amont du Styx, et bande-toi les yeux en m’attendant… Hadès. »

Shariel referma le journal, le laissant libre si jamais la Déesse voulait le feuilleter, et approcha doucement de la jeune femme à jamais endormie. Elle passa un regard sur son corps, cherchant à voir si le bandeau était toujours là, si elle l’avait porté – de quoi était-elle morte ?

« Je ne pense pas que ce soit ni Kaeniel, ni les olympiens, Déesse Thétis. Menthé parle dans ses lettres d’une autre femme, et Hadès parlait de votre sœur comme d’un rêve défendu… Est-ce que vous pensez

que quelque chose aurait pu se mettre entre eux deux ? Une femme qui aurait cherché à séparer Menthé d'Hadès ? »

Ses doigts effleurèrent les cheveux de la déesse morte.

« Quand nous sortirons, je pourrais lui offrir une sépulture. Dans notre forêt sacrée, je pourrais trouver un espace où monter un autel où elle pourra reposer sans jamais être troublée, au milieu des fleurs, tout proche du lac, afin que dans son repos, elle repose au soleil. Je pourrais aussi vous aider à la ramener tout au nord, dans les Cimes géantes, à l’endroit où le peuple elfe vous aidera à établir votre fief. Dès que nous sortirons… »

Une chose était certaine, elles ne se trouvaient pas dans la Conque à proprement parler.

Et la présence des olympiens à quelques centaines de mètres de là le prouvait, aussi.

L’éclaireur de Shariel repéra le petit groupuscule d’olympiens qui semblait suspendu au-dessus d’un immense trou noir. L’elfe avait rompu le lien avec ce dernier, pour répondre à la Déesse Thétis, aussi le petit éclaireur approcha naturellement et instinctivement de Dorémi.

Il voleta autour de ce dernier, sans jamais le toucher ou l’approcher de trop, mais comme irrésistiblement attiré par ce dernier. L’olympien put le reconnaître, à sa forme et à sa couleur, comme étant l’éclaireur de Shariel, puisqu’il avait déjà pu en voir auparavant.

Il ne restait pas longtemps de vie au petit éclaireur demi-deuil, aussi le papillon comptait bien rester jusqu’à disparaître devant les yeux de Dorémi.

La colère de la Déesse Thétis se canalisa quelque peu grâce aux paroles de l'Elfe.

« Le Destin nous a réuni dans cet endroit sordide, Dame des Bois. Nous avons plus de choses en commun que ce que j'avais imaginé. Les écrits de ma sœur mentionnent à demi-mots l'épouse du Dieu des Enfers, Perséphone. Cette ignoble conspiratrice a certainement tendu un piège à Menthé, qui a caché le corps ici, à l'abri du regard de son mari. Car je ne sens point la présence d'Hadès en ce lieu. Il reste sourd à mes appels. Ce ne peut donc pas être lui le coupable… Lorsque nous sortirons d'ici, je n'aurais de cesse de rendre justice à ma sœur Néréide. »

Shariel murmura : « Perséphone… »

Shariel garda le silence quelques secondes, avant de parler doucement et avec quelques précautions :

« De ce que j’en vois, les Dieux et les mortels partagent bien des choses, que ce soit les amours ou les tragédies… » Un silence passa, avant qu’elle ne reprenne, l’air un peu plus sombre : « J’ai perdu ma seule sœur il n’y a pas si longtemps, et la première chose que je me suis dite, c’est qu’il fallait à tout prix que je la venge aussi. C’était une jeune elfe douce et paisible, fauchée par la guerre, tuée par des olympiens… beaucoup d'elfes aimeraient voir Praetorium en flammes après tout ce qu'ils nous ont fait, mais en tant que diplomate, je me demande toujours combien d’enfants il y aura entre ces murs si ça devait arriver. »

Shariel était une jeune elfe aussi, en comparaison du Sage Polonell ou du Gardien des Abysses, mais sa sagesse était celle de la nature. Elle avait été nourrie par la philosophie de son père, dont le nom avait été effacé par le temps mais sans doute aurait-il pu être un Juge à la Rhadamanthe, puisqu’il avait toujours été un homme de bien.

En parlant d’olympiens, trois venaient à eux, guidés par son éclaireur éthéré.

Shariel ne savait pas ce qu’elle devait attendre de cette rencontre, mais c’était quitte ou double à son sens.

« J’ai cru voir un maelstrom, là où les olympiens sont entrés. Il y a peut-être une chance pour que le courant des Limbes communique avec un des lacs du monde du dessus. Si mon hypothèse est bonne, nous devrions ressortir par là… avant ça, il faut encore que je retrouve Kaeniel. »

L’elfe se redressa, se demandant si elle devait à tout prix éviter la rencontre avec les olympiens en les envoyant dans une impasse, ou si elle devait plutôt être intègre et miser sur la force à tous. La Déesse Thétis semblait apaisée, mais un mauvais pas pouvait mettre l’elfe en danger, et elle le savait. Elle savait aussi que Dorémi n’était pas seul, et que les Olympiens maîtrisaient mieux que quiconque l’art du mensonge.

Quoi qu’il en soit, elle avait pu comprendre quelque chose en apercevant les trois olympiens à travers son demi-deuil.

« Déesse Thétis, nous allons pouvoir partir maintenant, je pense. Je crois que j’ai compris comment marcher dans le vent froid des Limbes. »

Elle jeta un regard vers le vide, et prenant une grande inspiration, priant le Grand Freux qu’elle ne se soit pas fourvoyée, elle fit un pas hors de l’astéroïde, puis un second. Elle lévitait tranquillement, comme si elle avait toujours su voler, son manteau feuillage s’ébrouant autour d’elle, lui donnant l’air d’un corbeau noir dans ce monde gris.

Le courant froid des Limbes la gardait étonnamment en suspension au-dessus de tout, mais était-ce étonnant en voyant les astéroïdes immenses flottaient également ?

Tu es une sage, Shariel.

Thétis s'élance derrière toi dans le vide

Et tu voles plutôt bien!

Si nous sortons d'ici grâce à toi, je te promets que je t'aiderais à retrouver ce Kaeniel.

Une sage… Voilà qui était amusant à entendre, et en même temps, venant de la bouche d’une Déesse, c’était bel et bien un compliment.

L’elfe eut un petit sourire timide, cachant son trouble - et ses joues empourprées - en détournant la tête. Derrière ses airs distants, l’elfe aux cheveux noirs avait toujours été un peu faible aux attentions et aux mots doux, pour ce qu’elle n’en avait jamais entendu auparavant et ne savait jamais comment s’y prendre. Son père ne lui avait jamais dit qu’il l’aimait, et encore moins qu’il était fier d’elle, alors s’entendre appeler Sage par Thétis, voilà qui était tout autre chose.

Un petit rire perça ses lèvres à la seconde remarque de la Déesse :

« C’est que je suis née sous l’égide du Corbeau. Ce serait un comble si je ne savais pas- »

Elle dérapa juste avant de finir sa phrase, manquant de peu de tomber dans un trou d’air, mais se redressa grâce à une lame qui passait par là. Les quelques couleurs s’évaporèrent de son visage et elle se fit la remarque qu’elle ne devrait plus s’enorgueillir aussi vite et aussi naïvement.

« Oublions ce que je viens de dire. »

Enfin, Shariel avançait en silence, tendant l’oreille et ne cessant d’envoyer ses éclaireurs silencieux afin d’obtenir un indice sur la position de Kaeniel.

« J’ignore où nous arriverons une fois ce portail passé, mais une chose est certaine, suivez-moi et je vous guiderais jusqu’à Rorschah Karnage. Suivez ma voix, suivez l’odeur des feuilles, la couleur de mon âme, qu’importe, mais suivez-moi afin de ne pas vous perdre dans l’immensité du vivant. »

Et confiante, Shariel passa le portail, sentant une magie étrange, ancienne, comme si elle tenait la main de la Déesse Thétis même. Une sensation étrange mais agréable d’être suivie. Quand elle sortit elle était seule pourtant, mais l’impression était toujours là.

Elle se fit la réflexion que sans doute la Déesse mettrait plus de temps à se matérialiser pour ce que sa puissance allait troubler l'éther ou le vivant d'une façon plus brute que la sienne.

Elle allait donc se dépêcher afin qu'elle atterrisse au plus près de son amant Géant.

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